Iran vs États-Unis en 1998 : un match qui paraît si lointain

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Lyon, 21 juin 1998. Au Stade de Gerland, dans une France qui accueille le monde entier, l’Iran affronte les États-Unis. Ces deux équipes ne représentent pas seulement des nations de football : elles incarnent alors vingt ans d’hostilité diplomatique, de crises et de sanctions.

Cet événement historique n’a malheureusement enclenché aucune solution durable entre les deux pays. Pire, l’offensive lancée le 28 février dernier par les États-Unis et Israël sème plus que le doute sur la participation de la Team Melli au Mondial américain.

Quand le football jouait les diplomates

Pour comprendre ce que représente cette rencontre du groupe F, il faut rappeler le contexte. Depuis la révolution islamique de 1979 et la prise en otage de 52 diplomates américains pendant 444 jours, les deux pays n’entretiennent plus aucune relation diplomatique officielle. L’ayatollah Khomeini a désigné les États-Unis comme le « Grand Satan », tandis que Washington a répondu par des sanctions économiques sévères. Pendant vingt ans, les deux pays se sont regardés à travers un mur d’acier idéologique.

Et pourtant, en ce soir de juin 1998, quelque chose de miraculeux semble possible. Les deux présidents en exercice, le réformateur iranien Mohammad Khatami et l’Américain Bill Clinton, ont tous deux exprimé l’espoir que ce match puisse être un symbole d’apaisement. La FIFA, elle, veut que le football parle à la place des armes.

La cérémonie d’avant-match est mémorable. Le guide suprême iranien Ali Khamenei a donné l’ordre aux joueurs de ne pas marcher vers les Américains pour les saluer. L’arbitre suisse Urs Meier, avec l’aide de l’officier médias de la FIFA Mehrdad Masoudi, négocie un compromis : ce sont les Américains qui s’avanceront. Dans un geste d’une rare beauté diplomatique, les joueurs iraniens tendent à chacun de leurs adversaires un œillet blanc, symbole de paix et d’amitié. Les Américains offrent en retour un fanion de leur fédération. Les 22 joueurs, accompagnés de l’arbitre, posent ensemble pour une photo fraternelle — un cliché qui fera le tour du monde. Les deux équipes recevront conjointement le Trophée du Fair-Play FIFA 1998.

Sur le terrain, l’Iran l’emporte 2 à 1, grâce à des buts de Hamid Estili et Mehdi Mahdavikia. Brian McBride réduit le score pour les États-Unis. Comme le rappelle le site spécialisé Onze de Légende, c’est la première victoire de l’histoire de l’Iran en Coupe du monde. Dans les rues de Téhéran où des milliers de personnes fêtent l’événement, c’est bien plus qu’un résultat sportif : c’est une fierté nationale immense.

Urs Meier dira plus tard que ce match est, sur ses 883 rencontres arbitrées, le plus marquant émotionnellement. « L’histoire était en train de s’écrire », confiera-t-il, ajoutant qu’à titre personnel, il avait manqué un penalty évident en faveur de l’Iran, et que la Providence avait bien fait les choses.

Une promesse de paix qui ne sera jamais tenue

Mais les œillets blancs ne changeront pas le monde. Ce match, que l’on a souvent qualifié de « rencontre la plus politiquement chargée de l’histoire de la Coupe du monde », n’ouvrira aucune porte diplomatique durable. L’ayatollah Khamenei et son camp conservateur veilleront à ce que le président Khatami ne dispose d’aucune marge de manœuvre pour capitaliser sur cet élan. La presse iranienne conservatrice ne désarmera pas : le lendemain même du match, le journal Jumhuriye Eslami publie un éditorial intitulé « Les États-Unis restent l’ennemi numéro un de l’Iran ».

À Washington, l’administration Clinton témoignera d’une certaine bonne volonté — reconnaissant notamment le rôle des États-Unis dans le coup d’État de 1953 qui avait renversé le Premier ministre Mossadegh — mais sans jamais aller jusqu’au bout d’un véritable rapprochement.

Ce match restera une parenthèse enchantée, une de ces occasions que l’histoire offre rarement et que les hommes politiques, presque à chaque fois, laissent passer.

Qatar 2022 : le même match, mais sans les fleurs

Avant d’en arriver à 2026 et à la guerre ouverte, il y a eu une étape intermédiaire, un premier signe du net refroidissement depuis 1998 : le 29 novembre 2022, au stade Al-Thumama de Doha, l’Iran et les États-Unis se retrouvaient pour un match de phase de poules à enjeu maximal — les deux équipes jouaient leur qualification pour les huitièmes de finale.

Vingt-quatre ans avaient passé depuis Lyon, et cela s’est vu. Cette fois-ci, pas d’œillets blancs, de photo fraternelle ou de geste symbolique sur la pelouse. Juste un protocole froid, des poignées de main rapides et des joueurs qui regardaient droit devant eux.

La polémique avait même éclaté avant le match : la fédération américaine avait publié sur ses réseaux sociaux le drapeau iranien amputé de son emblème islamique — supprimant les inscriptions « Dieu est grand » et le symbole de l’Islam — pour afficher, selon ses termes, sa solidarité avec les femmes iraniennes mobilisées depuis la mort de Mahsa Amini. La fédération iranienne avait exigé la suspension des États-Unis. Le drapeau officiel avait finalement été rétabli, mais le mal était fait.

Côté iranien, les joueurs évoluaient sous une pression terrifiante : leurs familles auraient été menacées de représailles si les footballeurs se comportaient de manière jugée inappropriée. Lors du premier match contre l’Angleterre, les joueurs iraniens avaient courageusement refusé de chanter l’hymne national en soutien aux manifestants ; ils l’avaient repris au match suivant, vraisemblablement sous la contrainte.

En 1998, chaque pays était engagé dans une perspective de rapprochement : Khatami cherchait à adoucir la politique extérieure iranienne et Clinton était dans une logique de réconciliation. En 2022, les deux nations n’en étaient plus là, chacune instrumentalisant le football à ses propres fins. Les États-Unis l’emportèrent 1-0 sur un but de Christian Pulisic et se qualifièrent pour les huitièmes de finale. L’Iran, éliminé, rentra à Téhéran sous tension, avec un régime qui avait réprimé dans le sang des mois de manifestations populaires.

2026 : un Mondial dans un monde brisé

Vingt-huit ans plus tard, l’Histoire s’apprête à bégayer, mais dans sa version la plus sombre. La Coupe du monde 2026 doit se tenir aux États-Unis, au Mexique et au Canada à partir du 11 juin. L’Iran s’est qualifiée sportivement en terminant première de son groupe en Asie.

Sauf que depuis le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé l’opération militaire Epic Fury contre l’Iran. Le guide suprême Ali Khamenei a été assassiné dès le premier jour des frappes. Des milliers de civils iraniens ont perdu la vie. Le pays est en deuil national, le sport suspendu pour 40 jours. Les matchs de préparation de la sélection iranienne contre le Nigeria et le Costa Rica, prévus fin mars, ont été annulés.

Le 11 mars 2026, le ministre iranien des Sports Ahmad Donyamali a officialisé ce que beaucoup pressentaient : l’Iran ne participera pas à la Coupe du monde. « Étant donné que ce gouvernement corrompu a assassiné notre dirigeant, il n’existe aucune condition permettant notre participation », a-t-il déclaré.

La FIFA se retrouve dans un embarras historique sans précédent : pour la première fois de son histoire, le pays hôte d’un Mondial est en guerre directe contre l’une des nations qualifiées. 78 des 104 matches se joueront aux États-Unis. L’Iran devait évoluer dans le groupe G face à la Belgique, la Nouvelle-Zélande et l’Égypte. Il n’y aurait donc pas eu de troisième chapitre Iran-États-Unis, mais peu importe : l’Iran ne sera tout simplement pas là. L’Irak et les Émirats arabes unis sont cités comme éventuels remplaçants.

Trump et le prix de la paix, le cynisme de la FIFA

Il y a dans tout cela une ironie si grinçante qu’elle en serait presque comique, si les enjeux n’étaient pas aussi dramatiques. Le 5 décembre 2025, lors de la cérémonie de tirage au sort du Mondial 2026 au Kennedy Center de Washington, le président de la FIFA Gianni Infantino a remis à Donald Trump le tout premier « Prix FIFA de la paix ».

La FIFA a décrit ce prix comme récompensant « les individus qui ont entrepris des actions exceptionnelles et extraordinaires pour la paix ». Infantino, réputé proche de Trump — présent à son investiture, reçu deux fois dans le Bureau ovale et à ses côtés lors de la signature de l’accord de cessez-le-feu à Gaza — a déclaré en lui tendant le trophée : « Monsieur le président, vous pouvez toujours compter sur mon soutien. » Trump, lui, a répondu que c’était « l’un des plus grands honneurs de sa vie ».

Moins de trois mois plus tard, les bombardements sur Téhéran commençaient.

Les critiques ont été nombreuses et cinglantes. Beaucoup ont dénoncé un « sports-washing » éhonté, une instrumentalisation du football au service d’une opération de communication politique. La directrice de la Sport & Rights Alliance, Andrea Florence, a fustigé une récompense décernée sans critères transparents, sans jury, sans processus comparable à celui du Nobel — un prix créé, selon toute apparence, spécialement pour Trump. Il avait ouvertement convoité le Nobel de la paix ; faute de l’obtenir, son ami Infantino lui en a fabriqué un sur mesure.

En 1998, l’arbitre Urs Meier orchestrait l’échange de fleurs entre Iraniens et Américains, et les deux équipes recevaient ensemble le trophée du Fair-Play. En 2026, le pays hôte bombarde l’équipe qualifiée, et son président reçoit un prix de la paix.

Ce que le football révèle, et ne peut pas changer

Le match de Lyon en 1998 portait en lui une utopie belle et fragile : celle que le sport peut là où la diplomatie échoue. Cette croyance fait partie de l’ADN du football. Elle est réelle, du moins par instants. Elle était réelle ce soir-là, avec ces œillets blancs et cette photo historique.

Mais le football ne peut pas tout. Il ne peut pas faire taire les bombes. Il ne peut pas effacer vingt ans de sanctions, de coups d’État commandités, de révolutions et de prises d’otages. Et il ne peut certainement pas transformer un prix de la paix en acte de paix réel, quand les missiles tombent sur Téhéran quelques semaines après la remise du trophée.

L’Iran de 1998 rêvait de football et d’ouverture. L’Iran de 2026 enterre ses morts causées par les bombardements américains et un régime islamique sanguinaire. Le match de Lyon semble aujourd’hui si lointain. Pas parce que le monde a oublié la beauté de ces œillets blancs, mais parce que ceux qui ont le pouvoir de faire la paix ont, une fois de plus, choisi autre chose.