Eugène Maës reste l’un des noms les plus tragiques du football français. Buteur de génie avant 1914, figure respectée à Caen, il meurt en déportation en 1945, loin des stades et des ovations.
Eugène Maës n’appartient pas seulement à l’histoire du ballon rond. Son destin traverse les deux guerres mondiales, la gloire sportive, puis l’horreur concentrationnaire. Ce récit dépasse le cadre du football et touche à la mémoire collective.

Un prodige du football français avant la Grande Guerre
Eugène Maës naît à Paris en septembre 1890, à une époque où le football français cherche encore ses repères. Il découvre très jeune le jeu au Patronage Olier, d’abord comme gardien. Son passage à l’avant centre change tout.
Très vite, sa puissance physique impressionne. Sa taille d’environ 1,80m (diffère selon les sources), lui offre un avantage rare pour l’époque. Il domine dans le jeu aérien. Ses adversaires le surnomment Tête d’Or.
Entre 1908 et 1910, Eugène Maës accumule les titres avec le Patronage Olier. Championnats nationaux FGSPF, Trophées de France, succès parisiens, son nom circule déjà dans toute la capitale. Pourtant, ce n’est qu’un début.
En 1910, le Red Star Amical Club le recrute. Il n’a que dix-neuf ans. Le club est alors une référence du football hexagonal. Maës s’y impose immédiatement comme un buteur redouté. Les défenses plient sous ses charges frontales.
À cette époque, charger le gardien est autorisé. Eugène Maës en fait une spécialité. Il pousse parfois le portier dans ses propres filets. La pratique choque aujourd’hui, mais elle incarne la rudesse du football d’avant guerre.
Eugène Maës, premier grand buteur de l’équipe de France
Entre 1911 et 1913, Eugène Maës écrit une page fondatrice du football international français. Il porte le maillot bleu à onze reprises. Il marque quinze buts. Son ratio reste exceptionnel.
Seul Just Fontaine fera mieux des décennies plus tard. Pourtant, le nom de Maës disparaît peu à peu des mémoires collectives. Mais attention, ses exploits sont documentés et spectaculaires.
En mars 1912, la France affronte l’Italie à Turin. Eugène Maës arrive à cinq heures du matin, directement depuis sa permission militaire. Le soir même, il inscrit un triplé. Les Bleus gagnent pour la première fois en Italie.
Un an plus tard, face au Luxembourg, il entre définitivement dans l’histoire. Il inscrit cinq buts lors d’un succès 8 à 0. Aucun joueur français n’avait réalisé une telle performance auparavant. Ce record tiendra plus de quarante ans.
Son jeu repose sur l’instinct, la puissance et l’opportunisme. Il n’est pas un esthète au sens moderne. Pourtant, son efficacité fait de lui le premier vrai tueur de surface du football français.
La guerre de 1914, une carrière brisée trop tôt
L’été 1914 interrompt brutalement l’ascension d’Eugène Maës. Mobilisé dès le début du conflit, il part au front. En Belgique, il est grièvement blessé à la poitrine.
Cette blessure marque un tournant. À seulement vingt quatre ans, sa carrière de très haut niveau s’achève. Pendant sa convalescence à Caen, il rencontre Yvonne Bertheaux, qui deviendra son épouse.
Il retourne pourtant au combat en 1915. Caporal au 119e régiment d’infanterie, il se distingue lors des attaques d’Artois. Il reçoit la Croix de Guerre. Son courage dépasse largement le cadre sportif.
Démobilisé en août 1919, Eugène Maës ne retrouve jamais son niveau d’avant guerre. Pourtant, il refuse de quitter le football. Il s’installe définitivement à Caen et rejoint le Stade Malherbe.
Entre 1919 et 1930, il devient capitaine, leader et éducateur. Il entraîne sans en avoir le titre officiel et transmet, structure, inspire. Il invente même le cri de guerre du club, toujours connu aujourd’hui.
Caen, le sport et l’engagement d’un homme libre
En parallèle du football, Eugène Maës reprend l’école de natation du Lido, sur les bords de l’Orne. Il y enseigne la natation, le plongeon, et une conception globale de l’éducation physique.
Son approche s’inspire de la méthode naturelle de Georges Hébert. Former des corps complets, solides, utiles. Le Lido devient un véritable centre sportif. En 1927, il y ajoute un dancing très fréquenté.
Reconnu pour son action, il reçoit la médaille d’or de la Fédération française de football en 1933. À Caen, son nom est respecté. Une rue et un stade nautique porteront plus tard son nom.
Mais attention, son caractère ne s’adoucit pas avec l’âge. Eugène Maës reste un homme entier, droit, profondément anti allemand. Durant l’Occupation, cette personnalité va lui coûter cher.
L’Occupation, la dénonciation et la chute
À partir de 1940, Caen vit sous la terreur. L’école du Lido fait face au château de la Motte, siège local de la Gestapo. Eugène Maës voit, entend, et refuse de se taire.
Il affiche des convictions gaullistes et critique ouvertement la collaboration. Eugène s’oppose à Marie Clotilde de Combiens, jeune femme liée à la Gestapo locale. Il lui reproche ses fréquentations et son comportement.
Peu après, un agent en civil lui conseille de surveiller ses propos. La menace est claire. Combiens affirme pouvoir faire arrêter Maës d’un mot. Elle tiendra parole.
Arrêté le 30 janvier 1944 selon la version la plus étayée, Eugène Maës est interné à Compiègne. Il est ensuite déporté vers l’Allemagne. Son statut d’ancien international ne le protège pas.
Dora Mittelbau, l’enfer et la disparition
Eugène Maës est envoyé au camp de concentration de Dora Mittelbau, près de Nordhausen. Le camp sert à produire les missiles V1 et V2 dans des tunnels souterrains.
Les conditions y sont inhumaines. Travail forcé quatorze heures par jour. Pas de lits. Presque pas de nourriture. Un détenu sur trois meurt. Plus de vingt mille victimes y laisseront la vie.
À l’approche des Alliés, les nazis évacuent le camp. Marches de la mort, transferts en wagons, chaos total. Eugène Maës disparaît entre la Boelcke Kaserne et Bergen Belsen.
La date officielle de décès mentionne le 30 mars 1945. La réalité situe sa mort entre le 7 mars et la mi avril. Il meurt avant la libération du camp, sans sépulture connue.
Héritage d’un buteur sacrifié par l’Histoire
Après la guerre, la dénonciatrice est condamnée à mort. Sa peine est commuée. Elle finira sa vie libre, sur la Côte d’Azur. Eugène Maës, lui, reste longtemps oublié.
Pourtant, son héritage sportif demeure immense. Premier grand buteur des Bleus. Recordman avant l’ère professionnelle. Éducateur visionnaire. Résistant de fait, par ses convictions et son courage.
Une biographie monumentale publiée en 2025 permet enfin de mesurer son parcours. À Caen, son nom résonne encore. Mais à l’échelle nationale, son histoire mérite d’être transmise.
Et ce n’est pas tout. Le destin d’Eugène Maës interroge la mémoire du football français, souvent focalisée sur les trophées, rarement sur les sacrifices humains. Un sujet qui ouvre une réflexion plus large sur les sportifs face aux tragédies du XXe siècle.
Voir aussi notre article sur : Andrés Escobar, un défenseur colombien fauché en pleine ascension
